CHAPITRE XXI

C’est un groupe bien sombre qui se réunit dans la grande cabine, peu avant le lever du soleil, le lendemain matin. Garion eut l’intuition soudaine, presque surnaturelle, qu’il n’avait pas été seul à faire des cauchemars. Il n’était pas habitué à ces visions percutantes. Son éducation sendarienne, matérialiste, rejetait ces perceptions comme sujettes à caution et même un peu immorales, au fond.

— C’est vous qui me faites ça ? demanda-t-il à sa voix intérieure.

— Non, mais je n’en reviens pas : tu as compris tout seul. Tu fais des progrès. Lentement, mais des progrès tout de même.

— Merci.

— Pas de quoi.

Silk fit son entrée, l’air particulièrement ébranlé et l’œil hagard. Il se laissa tomber sur un banc et s’enfouit le visage dans ses mains tremblantes.

— Vous n’auriez pas un peu de bière ? demanda-t-il à Beldin d’une voix rauque.

— On se sent un peu mou des genoux, ce matin, Kheldar ?

— Non, répondit Garion, à sa place. Ce n’est pas ça. Il a fait des mauvais rêves, cette nuit.

— Comment le sais-tu ? demanda hargneusement Silk.

— Moi aussi, j’ai fait des cauchemars. J’ai revécu tout ce que j’avais fait à Asharak le Murgo et j’ai retué Torak je ne sais combien de fois. Et je peux te dire que l’accoutumance, ça n’existe pas pour ces choses-là.

— J’étais emprisonné dans une grotte, soupira Silk en frémissant. Il n’y avait pas un poil de lumière, mais je sentais les murs qui se refermaient sur moi. La prochaine fois que je vois Relg, je lui flanque mon poing en plein dans les dents. Pas trop fort, bien sûr. Relg est tout de même un ami.

— Je ne suis donc pas seul dans ce cas, soupira Sadi.

Il regardait Zith et ses bébés laper un bol de lait en ronronnant. Garion remarqua que personne ne faisait plus attention à eux. Il faut croire que les gens s’habituent à tout.

— J’en étais réduit à mendier dans les rues de Sthiss Tor, reprit l’eunuque en passant ses longs doigts effilés sur son crâne rasé. C’était effroyable.

— J’ai vu Zandramas sacrifier mon bébé, fit Ce’Nedra d’une voix tremblante. Il pleurait, et il y avait des flots de sang.

— C’est étrange, intervint Zakath. Je présidais un tribunal. Je devais condamner un certain nombre de gens, dont une personne à qui je tenais plus que tout au monde.

— J’ai fait un cauchemar, moi aussi, admit Velvet.

— Nous en avons tous fait, acquiesça Garion. La même chose m’est arrivée quand je suis allé à Cthol Mishrak. Torak n’arrêtait pas de faire intrusion dans mes rêves. Cyradis, l’Enfant des Ténèbres se livre-t-il toujours à ce genre de manigances ? Nous avons constaté qu’au fur et à mesure que nous approchions de ces fameuses rencontres, les événements se répétaient. Est-ce l’une de ces choses qui se renouvellent sans cesse ?

— Tu es fort observateur, Belgarion de Riva, confirma la sibylle. Depuis le commencement des âges et la première de ces rencontres, aucun instrument des prophéties n’avait jamais réalisé que les séquences se répéteraient inlassablement tant que la Création serait divisée.

— Je n’avais pas beaucoup de mérite, Cyradis, admit-il. Si j’ai bien compris, le laps de temps qui sépare les rencontres diminue sans cesse. Je suis probablement le premier Enfant de Lumière – ou des Ténèbres – qui ait jamais participé à deux de ces rencontres, et malgré cela, il m’a fallu un moment pour comprendre ce qui se passait. Les cauchemars font donc partie du schéma ?

— Tu vois clair et juste, Belgarion, répondit-elle avec un doux sourire. Mais Tu as mal deviné, et je trouve regrettable de gâcher une perception aussi aiguë.

— Vous moqueriez-vous de moi, Sainte Sibylle ?

— Crois-tu, noble Belgarion, que j’oserais ? riposta-t-elle dans une étonnante imitation du phrasé de Silk.

— Tu pourrais lui flanquer une fessée, suggéra Beldin.

— Avec cette montagne humaine qui veille sur elle ? objecta Garion en regardant Toth par en dessous. Vous n’avez pas le droit de nous en dire plus long, n’est-ce pas, Cyradis ? Ça ne fait rien, soupira-t-il en réponse à son hochement de tête désolé. Nous trouverons bien la réponse tout seuls. Voyons, Torak avait essayé de me terroriser avec des cauchemars ; Zandramas tente manifestement de faire la même chose, sauf que cette fois, elle nous le fait à tous. Si ce n’est pas une de ces répétitions, qu’est-ce que ça peut être ?

— Ton petit-fils commence à faire preuve d’un certain esprit d’analyse, murmura Beldin avec un clin d’œil.

— Normal, fit modestement Belgarath.

— Fais attention, tu as les chevilles qui enflent et tu ne pourras bientôt plus remettre tes bottes, ironisa le petit sorcier bossu. Bon. Ce n’est donc pas simplement une de ces répétitions qui nous ralentissent depuis le début, d’accord ?

— D’accord, acquiesça Belgarath.

— D’autre part, il s’est passé à peu près la même chose la dernière fois. Exact, Garion ?

— Exact, confirma l’intéressé.

— Ça ne s’est produit que deux fois à notre connaissance. Il se pourrait que ce ne soit qu’une coïncidence, mais partons du principe que non. Nous savons que l’Enfant de Lumière a des compagnons alors que l’Enfant des Ténèbres est solitaire.

— C’est ce que nous a dit Cyradis, acquiesça Belgarath.

— Elle n’a pas de raison de nous mentir. Bien. Le fait que l’Enfant de Lumière soit toujours accompagné et pas l’Enfant des Ténèbres constitue un sérieux désavantage pour les forces des Ténèbres, non ?

— C’est le moins qu’on puisse dire.

— Or les deux parties en présence ont toujours été de forces à peu près égales, puisque les Dieux eux-mêmes ne peuvent prévoir l’issue de la confrontation. L’Enfant des Ténèbres doit donc avoir quelques compensations. Ces cauchemars en font peut-être partie.

— Ce genre de discussion me donne mal à la tête, ronchonna Silk. Je monte sur le pont.

Il quitta la cabine et, sans raison apparente, le louveteau dégingandé le suivit.

— Tu crois vraiment que quelques cauchemars puissent faire la différence ? objecta Belgarath.

— Et si les cauchemars n’étaient qu’un aspect du problème, Vieux Loup ? demanda Poledra. Vous étiez tous les deux à Vo Mimbre, Pol et toi, et c’était une autre de ces rencontres. Vous avez été par deux fois les compagnons de l’Enfant de Lumière. Que s’est-il passé à Vo Mimbre ?

— Nous avons fait des cauchemars, concéda Belgarath.

— Et c’est tout ? insista le nain.

— Nous avons vu des choses qui n’existaient pas, mais c’était peut-être un coup des Grolims qui étaient dans le coin.

— Et à part ça ?

— Eh bien, tout le monde est devenu plus ou moins fou. Nous avons eu un mal de chien à empêcher Brand d’attaquer Torak à mains nues. A Cthol Mishrak, j’ai scellé Belzedar dans la roche et Pol m’a imploré de le déterrer pour boire son sang.

— Voyons, Père ! Je n’ai jamais dit ça !

— Tout coïncide, Vieux Loup, reprit gravement Poledra. Notre côté se bat avec des armes normales. L’épée de Garion est peut-être un peu exceptionnelle, mais ce n’est qu’une épée.

— Tu aurais dû voir ça à Cthol Mishrak, renifla son mari.

— J’y étais, Belgarath, répondit-elle.

— Comment ça, tu y étais ?

— Hé oui. J’ai tout vu, cachée dans les ruines. Enfin, l’Enfant des Ténèbres restaure l’équilibre en s’attaquant non au corps mais à l’esprit.

— Des cauchemars, des hallucinations et la folie, fit Polgara d’un ton méditatif. C’est un formidable arsenal de moyens. Avec un peu plus de doigté, Zandramas aurait pu réussir.

— Que veux-tu dire ? s’enquit Durnik.

— Elle a commis une erreur capitale. Si un seul d’entre nous avait fait des cauchemars, au lieu d’en parler il aurait probablement essayé de les chasser et cette conversation n’aurait pas eu lieu. Seulement elle n’a pas pu s’empêcher de nous en envoyer à tous.

— C’est consolant de savoir qu’elle peut faire des bourdes, elle aussi, nota Belgarath. Bon, nous savons donc qu’elle joue sur notre esprit. Le meilleur moyen de la battre à son propre jeu c’est d’évacuer ces cauchemars.

— Et de faire preuve d’une méfiance particulière si nous commençons à voir des choses qui ne devraient pas exister, ajouta Polgara.

Silk et le louveteau rentrèrent dans la cabine.

— Mesdames et Messieurs, il fait un temps de rêve, annonça-t-il gaiement en grattouillant les oreilles de l’animal.

— De rêve ! releva ironiquement Sadi.

L’eunuque enduisait précautionneusement sa petite dague de poison. Il portait un justaucorps et des cuissardes de cuir épais. A Sthiss Tor, il paraissait presque invertébré, malgré sa minceur. Il avait maintenant l’air tendu comme la corde d’un arc. Une bonne année d’exercice forcé – et de sevrage de drogues – l’avait beaucoup changé.

— Et comment, reprit Silk. Un beau brouillard gris, humide et épais à souhait. Pour un peu, on marcherait dessus. De quoi faire les délices d’un cambrioleur.

— C’est un spécialiste qui nous parle, souligna Durnik.

Il était habillé comme toujours, si ce n’est qu’au lieu de sa hache, qu’il avait donnée à Toth, il tenait le terrible marteau avec lequel il avait mis le démon Nahaz en déroute.

— Les prophéties nous mènent encore une fois par le bout du nez, ronchonna Beldin. Enfin, il faut croire que nous avons pris la bonne décision hier soir. Nous ne devrions pas avoir de mal à passer inaperçus dans la brume.

Le petit sorcier bossu était égal à lui-même : crasseux, en haillons, et toujours aussi laid.

— Elles font peut-être ça pour nous aider, hasarda Velvet.

Elle avait fait une entrée remarquée, un peu plus tôt, dans une tenue de cuir ajustée, presque masculine, qui rappelait curieusement celle de Vella, la danseuse nadrake, et qui lui conférait quelque chose d’implacable.

— Elles ont bien aidé Zandramas. Elles ont peut-être décidé de nous donner un petit coup de pouce.

— Dit-elle vrai ? demanda Garion à la conscience qui partageait son esprit. Auriez-vous décidé de nous aider, pour une fois, votre alter ego et vous-même ?

— Ne dis pas de bêtises, Garion. Personne n’aide qui que ce soit. C’est interdit à ce stade du jeu.

— Alors d’où vient ce brouillard ?

— D’où vient d’ordinairement le brouillard ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— C’est bien ce que je pensais. Demande à Beldin. Il pourra sans doute te le dire. Ce brouillard est parfaitement naturel.

— Désolé, Liselle, mais je viens de questionner mon ami, fit Garion en se tapotant le front, et ce brouillard n’est pas un stratagème. C’est une conséquence naturelle de la tempête.

— Je suis très déçue, soupira-t-elle.

Ce’Nedra avait décidé, en se levant, de mettre une tunique de dryade, mais Garion s’était formellement opposé à ce projet. Elle portait donc une simple robe de laine grise, sans jupe de dessous pour être plus libre de ses mouvements. Elle préparait manifestement quelque chose. Garion aurait juré qu’elle avait au moins un couteau dissimulé dans ses atours.

— Bon, qu’attendons-nous pour y aller ? demanda-t-elle.

— Il fait trop noir, mon chou, répondit patiemment Polgara. Nous allons attendre qu’on y voie un peu plus clair.

Tante Pol et sa mère étaient habillées de robes simples, presque identiques, grise pour elle et brune pour Poledra.

— Garion, commença celle-ci, tu pourrais aller aux cuisines et leur dire de nous apporter à manger ? Je doute que nous ayons le temps de déjeuner, et surtout le cœur à ça.

Poledra et Belgarath étaient assis côte à côte et se tenaient par la main, peut-être inconsciemment. Garion fut d’abord ulcéré. Il était roi, après tout, pas un larbin. Puis il se dit que c’était stupide, mais le temps qu’il se lève, Essaïon l’avait devancé.

— J’y vais, Garion, dit-il doucement.

Garion eut l’impression qu’il lisait dans ses pensées. Il était vêtu, comme toujours, de sa tunique brune de paysan, et ne portait rien qui ressemblât, même de loin, à une arme.

En le voyant quitter la cabine, Garion eut une idée bizarre. Pourquoi s’intéressait-il tant à la mise de ses compagnons ? Ce n’était pas la première fois qu’il les voyait, et pour la plupart dans la tenue qu’ils portaient ce jour-là. Il n’aurait même pas dû y faire attention. Puis, avec une certitude terrifiante, il comprit. L’un d’eux allait mourir aujourd’hui, et il les gravait dans sa mémoire de façon à se rappeler jusqu’à la fin de ses jours celui qui allait faire le sacrifice de sa vie. Il regarda Zakath. Le Malloréen avait rasé sa courte barbe. Sa peau mate était bronzée, à l’exception de la marque maintenant plus claire sur son menton et sa mâchoire, et il avait l’air plus sain. Il était vêtu un peu comme Garion. Ils mettraient leur armure en arrivant au récif.

Toth portait son éternel pagne, ses sandales et sa couverture de laine écrue jetée sur l’épaule. Mais au lieu de son bâton, c’est la hache de Durnik que le colosse impassible tenait en travers de ses cuisses.

Le bandeau qui masquait les yeux de la Sibylle de Kell, sa robe blanche à capuchon, étaient comme toujours immaculés. Il fut effleuré par une pensée atroce. Et si c’était Cyradis qui disparaissait aujourd’hui ? Elle avait tout sacrifié pour sa tâche. Les deux prophéties ne pouvaient exiger d’elle cet ultime sacrifice. Elles n’auraient pas cette cruauté.

Belgarath ne s’était pas changé non plus. Il ne pouvait pas changer. Il avait remis les bottes dépareillées, le pantalon rapiécé et la tunique rouille de couleur de Sire Loup, le conteur que Garion voyait parfois arriver à la ferme de Faldor. La seule différence, c’est qu’il n’avait pas de chope de bière à la main. La veille, au dîner, il s’en était machinalement tiré une et Poledra la lui avait fermement retirée de la main pour la vider par un hublot. Garion soupçonnait fortement que Belgarath avait bu sa dernière bière avant très, très longtemps. Il décida que ça le changerait de bavarder avec un grand-père sobre jusqu’au bout de la discussion.

Ils prirent leur petit-déjeuner sans guère parler, mais qu’auraient-ils pu se dire de plus ? Ce’Nedra, qui donnait à manger au louveteau, leva tristement les yeux sur Garion.

— Tu t’occuperas de lui, hein ?

Il était inutile de discuter avec elle. L’idée qu’elle ne verrait pas se coucher le soleil était si fermement ancrée en elle qu’aucun argument ne la ferait changer d’avis.

— Tu le donneras à Geran, ajouta-t-elle. Un garçon doit avoir un chien, et s’en occuper le responsabilisera.

— Je n’ai jamais eu de chien, rétorqua Garion.

— Ça, Tante Pol, ce n’était pas gentil, dit-elle, retrouvant inconsciemment – mais l’était-ce vraiment ? — ce terme affectueux.

— Il n’aurait pas eu le temps de s’en occuper, mon chou, répondit la sorcière. Notre Garion a eu une vie mouvementée.

— Espérons qu’elle le sera moins quand tout ça sera terminé, murmura l’intéressé.

Ils finissaient de manger quand le capitaine Kresca entra dans la cabine avec une carte.

— Elle n’est pas très précise, dit-il d’un ton d’excuse, mais comme je vous l’ai dit hier soir, je n’ai pas pu procéder à des sondages très précis autour de ce chicot. Nous nous approcherons à quelques centaines de toises de la plage, puis nous prendrons la chaloupe. Je crains que ce brouillard ne complique encore les choses.

— Y a-t-il une plage à l’est ? demanda Belgarath.

— Oui, mais très étroite. Cela dit, la marée d’équinoxe devrait la découvrir davantage.

— Parfait. Nous avons quelques petites choses à emporter, annonça Belgarath en indiquant les deux gros sacs de toile contenant les armures de Zakath et de Garion.

— Je vais les faire mettre dans la barque.

— Quand pourrions-nous partir ? fit impatiemment Ce’Nedra.

— D’ici une vingtaine de minutes, ma jeune Dame.

— Tant que ça ?

— A moins que vous n’ayez un moyen de faire lever le soleil plus vite, soupira le marin en faisant la moue.

Ce’Nedra jeta un rapide coup d’œil à Belgarath.

— Ne comptez pas sur moi, répondit-il sèchement.

— Capitaine, vous pourriez demander qu’on s’occupe de notre animal ? demanda-t-elle en indiquant le jeune loup. Il est encore un peu jeune et enthousiaste, et nous ne voudrions pas qu’il se mette à hurler au mauvais moment.

— Bien sûr, ma Dame, promit l’homme qui n’avait pas dû rester assez longtemps à terre pour reconnaître un loup quand il en voyait un.

Les marins levèrent les ancres, tirèrent sur les avirons et s’approchèrent toise par toise, avec une lenteur fastidieuse. Tous les trois coups de rame, ils s’arrêtaient et un matelot, à la proue, plongeait dans l’eau une ligne lestée d’un poids.

— Ça ne va pas vite, murmura Silk alors qu’ils assistaient tous au processus, debout sur le pont, mais au moins ça ne fait pas de bruit.

— Le fonds remonte, capitaine ! souffla l’homme à la sonde.

Les préparatifs guerriers de leurs passagers avaient imposé la discrétion plus efficacement que toutes les injonctions. Le marin replongea sa ligne, et l’attente reprit, interminable, pendant que le bâtiment filait au-dessus de la ligne de sonde.

— Le fond remonte très vite, Capitaine, murmura le sondeur. Il ne doit pas être à plus de deux brasses.

— Levez les avirons, ordonna tout bas Kresca. Mouillez l’ancre. Nous ne pouvons pas aller plus loin. Quand nous serons dans la chaloupe, dit-il à son second, recule d’une centaine de toises et mouille l’ancre. Nous sifflerons quand nous serons prêts à revenir. Le signal habituel. Tu nous guideras pour le retour.

— Je vois que vous connaissez la manœuvre, nota Silk.

— Je l’ai déjà effectuée quelques fois, admit Kresca.

— Si tout se passe comme nous l’espérons aujourd’hui, j’aimerais avoir une petite conversation avec vous. Il se pourrait que j’aie une proposition intéressante à vous faire.

— Vous ne pensez jamais à autre chose ? s’indigna Velvet.

— Une occasion manquée ne se retrouve jamais, ma chère, riposta-t-il un peu pompeusement.

Une mèche de toile imbibée d’huile assourdit le bruit de la chaîne qui suivait l’ancre dans les flots noirs. Garion sentit plutôt qu’il ne l’entendit le raclement des pointes d’acier sur les roches du fond.

— Embarquons, suggéra Kresca. L’équipage abaissera la chaloupe quand nous serons à bord. Vous allez être obligés de ramer avec nous, ajouta-t-il d’un ton d’excuse. La barque ne peut pas contenir assez de rameurs.

— Evidemment, Capitaine.

— Je vous accompagne pour m’assurer que vous avez bien touché terre.

— Capitaine, intervint Belgarath. Quand nous serons sur la plage, reprenez un peu le large. Nous vous ferons signe quand nous serons prêts à repartir. Si vous ne voyez pas de signal d’ici demain matin, retournez à Perivor. Ça voudra dire que nous ne repartons pas.

— Ce que vous prévoyez de faire sur ce récif est donc si dangereux que ça ? releva Kresca d’un ton solennel.

— A un point que vous ne pouvez pas imaginer, confirma Silk. Nous nous donnons un mal fou pour ne pas y penser.

Ramer dans ces eaux noires, huileuses, d’où montaient des volutes de brouillard grisâtre avait quelque chose d’irréel. Tout en souquant, Garion songea soudain à Sthiss Tor et à la nuit brumeuse où ils avaient traversé la rivière du Serpent en se fiant au seul sens de l’orientation d’Issus. Il se demanda distraitement ce que l’assassin borgne avait bien pu devenir.

Après une dizaine de coups de rame, le capitaine Kresca, qui barrait l’embarcation, leur fit signe de lever les avirons et pencha la tête pour écouter le bruit des vagues.

— Plus qu’une centaine de toises, annonça-t-il tout bas. Toi, là-bas, fit-il au matelot qui sondait, à la proue, fais bien attention. Je n’aimerais pas heurter un rocher.

La chaloupe s’enfonçait dans le brouillard opaque vers la plage invisible où les longs rouleaux chuintaient sur les pierres, soulevaient le gravier de la plage et se retiraient avec un soupir mélancolique, comme rappelés par la mer toujours affamée qui pleurait son incapacité à engloutir la terre et changer le monde en un océan infini où des vagues que rien n’arrêterait pourraient faire trois fois le tour du globe.

Les nuages qui bouchaient l’horizon, à l’est, s’éclaircissaient. L’aube se levait sur les flots noirs, nimbés de brume.

— Plus que cent toises, fit Kresca d’une voix tendue.

— Quand nous y serons, Capitaine, lui dit Belgarath, dites à vos hommes de rester dans la barque. Inutile de leur faire courir de risques. Nous vous repousserons vers le large.

Kresca déglutit péniblement et acquiesça.

Le bruit des vagues était plus distinct, à présent, et Garion sentait l’odeur aigre des algues qui marquait la rencontre de la terre et de la mer. Puis, juste avant que la ligne sombre de la plage n’apparaisse à travers le brouillard, les redoutables brisants s’apaisèrent et la mer qui entourait la chaloupe devint aussi étale qu’une vitre.

— Ils sont vraiment trop aimables, ironisa Silk.

— Chh…, fit Velvet en portant un doigt à ses lèvres. J’essaie d’écouter.

La coque de la chaloupe racla les graviers du fond et Durnik en sortit pour la tirer sur le rivage. Garion et ses amis descendirent alors dans l’eau qui leur arrivait à la cheville et pataugèrent vers la plage.

— A demain, Capitaine. Enfin, espérons-le…, souffla Garion alors que Toth repoussait la barque vers le large.

— Bonne chance, dit le capitaine. Vous en aurez des choses à me raconter quand je reviendrai vous chercher.

— J’aurai peut-être envie de tout oublier, à ce moment-là, soupira mélancoliquement Garion.

— Pas si vous gagnez, fit la voix de Kresca dans la brume.

— Montons vers le haut de la plage, suggéra Belgarath. Malgré ce que l’ami de Garion lui a dit, ce brouillard me paraît un peu ténu. Je me sentirai beaucoup mieux adossé au rocher.

Durnik et Toth ramassèrent les deux sacs de toile contenant les armures tandis que Garion et Zakath dégainaient leur épée et ouvraient la marche sur le rivage de gravier. La montagne semblait faite de granit moucheté, fracturé en blocs d’aspect artificiel. Garion avait vu assez de granit dans les montagnes des quatre coins du monde pour savoir que les intempéries avaient généralement pour effet d’arrondir la pierre.

— C’est curieux, murmura Durnik en donnant un coup de pied dans l’angle parfaitement droit de l’un des blocs.

Il posa son sac de toile à terre, tira son couteau et fora un moment dans la roche avec la pointe.

— On dirait du granit, mais ça n’en est pas, conclut-il tout bas. C’est beaucoup trop dur. C’est autre chose.

— Nous aurons tout le temps après de procéder à des études géologiques, coupa Beldin. Trouvons un endroit à couvert, pour le cas où le soupçon de Belgarath se confirmerait, et je ferai une ou deux fois le tour de cet endroit.

— Vous n’y verrez rien, prédit Silk.

— Possible, mais je pourrai toujours entendre.

— Par là, fit Durnik en pointant son marteau. On dirait que l’un des blocs s’est délogé et a roulé vers la plage. Il y a une assez grande niche au coin.

— Ça suffira pour ce que nous avons à faire, approuva Belgarath. Beldin, quand tu te métamorphoseras, vas-y doucement. Zandramas a dû toucher terre au même moment que nous, et elle pourrait t’entendre.

— Je sais ce que j’ai à faire, tout de même !

La niche qui se trouvait sur le côté de cet étrange pic en marches d’escalier était plus qu’assez large pour les abriter. Ils s’y engagèrent avec précaution.

— Parfait, fit Silk. Je vous propose d’attendre ici en soufflant un peu pendant que Beldin se change en mouette et fait le tour de l’île. Moi, je pars reconnaître le chemin.

— Faites attention, murmura Belgarath.

— Un jour, Belgarath, vous oublierez de me dire ça et ce sera la fin du monde.

Le petit homme au museau de fouine ressortit de la niche et disparut dans le brouillard. Ses bottes souples ne faisaient aucun bruit sur la roche humide.

— C’est vrai que tu n’arrêtes pas de le lui répéter, confirma Beldin.

— Silk est trop spontané. Il faut toujours le rappeler à l’ordre. Bon, tu y vas ou tu attends Erastide ?

Beldin cracha un chapelet d’épithètes assez désobligeantes, son image se brouilla très lentement et il prit son vol.

— Décidément, Vieux Loup, ton caractère ne s’est pas amélioré, commenta Poledra.

— Il ne peut pas s’améliorer.

— Evidemment. Mais l’espoir fait vivre.

Malgré les pronostics de Belgarath, le brouillard ne se leva pas. Beldin revint une demi-heure plus tard.

— Quelqu’un a touché terre sur la plage ouest, annonça-t-il. Je n’ai pas réussi à voir de qui il s’agissait, mais je les ai entendus. Les Angaraks ne peuvent pas s’empêcher de gueuler. Euh, pardon, Zakath, mais c’est pourtant vrai.

— Je vais édicter une loi ordonnant aux trois ou quatre générations à venir de parler à voix basse, si ça peut vous faire plaisir.

— Ne prenez pas cette peine, Zakath. Tant que je serai en délicatesse avec une poignée d’Angaraks, je préfère les entendre venir. Bon, que fabrique ce Kheldar ? Ces blocs de pierre sont beaucoup trop gros pour qu’il les fauche.

Silk se glissa au même instant par-dessus le bord de la niche et se laissa tomber sans bruit sur le sol de pierre.

— Vous n’allez pas me croire, murmura-t-il.

— Dites toujours, rétorqua Velvet.

— Ce chicot a été créé de main d’homme – ou du moins artificiellement. Ces blocs l’encerclent comme des terrasses, lisses et rectilignes, qui forment des marches jusqu’à un endroit plat au sommet. Il y a un autel là-haut, et un immense trône.

— C’était donc ça ! s’exclama Beldin en claquant les doigts. Belgarath, tu as lu le Livre de Torak ?

— J’ai essayé quelques fois. Mais je ne parle pas très bien l’angarak ancien.

— Vous parlez l’angarak ancien ? s’étonna Zakath. C’est une langue interdite en Mallorée. Je suppose que Torak procédait à quelques petites modifications et ne tenait pas à être pris la main dans le sac.

— Je l’ai appris avant l’entrée en vigueur de l’interdiction. Bon, et alors, Beldin ?

— Tu te souviens de ce passage, presque au début, où Torak dit qu’il est allé sur les hauteurs à jamais disparues de Korim pour parler de la création du monde avec UL ?

— Vaguement, oui.

— Bon, UL ne voulait pas discuter avec lui, alors Torak a tourné le dos à son père, il est redescendu, il a réuni les Angaraks et les a menés vers Korim. Il leur a fait part des projets qu’il formait pour eux ; sur quoi, en bons Angaraks, ils se sont jetés à plat ventre et ont commencé à s’offrir mutuellement en sacrifice à leur Dieu. Il y a un mot dans ce passage : halagachak, ce qui veut dire temple ou quelque chose d’approchant. J’ai toujours cru que Torak parlait au sens figuré, mais il faut croire que non. Ce chicot est le temple en question. L’autel qui est en haut le confirme plus ou moins. Ces terrasses sont l’endroit où les Angaraks attendaient au garde-à-vous pendant que les Grolims sacrifiaient les gens à leur Dieu.

Si je ne me trompe, c’est aussi l’endroit où Torak a parlé avec son père. Quoi que l’on pense de l’autre grand brûlé, cet endroit est l’un des plus sacrés du monde.

— Vous avez dit « le père de Torak », intervint Zakath. J’ignorais qu’il y avait des pères et des fils chez les Dieux.

— Evidemment, fit Ce’Nedra d’un petit ton supérieur. Tout le monde sait ça.

— Eh bien, je l’ignorais.

— UL est le père de tous les dieux, reprit-elle d’un petit ton désinvolte.

— C’est aussi le Dieu des Ulgos, que je sache ?

— Il ne l’est pas devenu de gaieté de cœur, soupira Belgarath. Le premier Gorim lui a plus ou moins forcé la main.

— Comment peut-on forcer la main à un Dieu ?

— En prenant des gants, répondit Beldin.

— J’ai rencontré UL, ajouta gratuitement Ce’Nedra. Il m’aime bien, je crois.

— Elle est agaçante, hein ? murmura Zakath à l’oreille de Garion.

— Ah, vous avez remarqué ?

— Je ne vous force pas à m’aimer, fit-elle en renvoyant ses boucles en arrière. Aucun de vous n’y est obligé. Tant qu’une fille est aimée des Dieux, ça lui suffit.

L’espoir renaît, se dit Garion. Si Ce’Nedra était prête à jouter ainsi avec eux, c’est qu’elle ne croyait plus sérieusement à sa disparition prochaine. Cela dit, il aurait tout de même été soulagé s’il avait pu la débarrasser de son couteau.

— Pendant vos fascinantes explorations, auriez-vous, par hasard, mon cher Silk, réussi à localiser cette grotte ? demanda Belgarath avec une ironie mordante. Je pensais que c’était plus ou moins pour ça que vous étiez parti fouiner dans le brouillard.

— La grotte ? Il ne m’a pas fallu dix minutes pour la localiser, répondit le petit Drasnien avec impertinence. Elle est sur la paroi nord, à peu près au centre. Il y a une sorte d’amphithéâtre devant. Enfin, ajouta-t-il tandis que Belgarath le foudroyait du regard, ce n’est pas exactement une grotte. Il y en a peut-être une à l’intérieur du chicot, mais l’ouverture ressemble plutôt à une grande arche avec des piliers de chaque côté et un visage familier au-dessus du linteau.

— Torak ? demanda Garion avec une sensation nauséeuse au creux de l’estomac.

— En personne, mon petit vieux.

— Nous ferions peut-être mieux d’y aller, suggéra Durnik. Si Zandramas est déjà sur l’île…

— Et alors ? rétorqua Beldin. Si j’ai bien compris, poursuivit-il en regardant Cyradis, Zandramas ne peut pas entrer dans la grotte avant nous, n’est-ce pas ?

— Que non point, confirma-t-elle. C’est interdit.

— Bon, eh bien, laissons-la poireauter un peu. Je suis sûre que cette attente lui procurera un plaisir infini. Personne n’a rien à manger ? Passe encore que vous m’obligiez à me changer en mouette, mais ne comptez pas sur moi pour bouffer du poisson cru.

La sibylle de Kell
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